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Les auditeurs font leur révolution culturelle

SUPPLEMENT MANAGEMENT- NORMES COMPTABLES

  • Les auditeurs font leur révolution culturelle

    Les Echos n° 19253 du 28 Septembre 2004 • page 10

    Les cabinets d’audit tentent de préparer leurs troupes au « big bang comptable » en investissant massivement dans la formation. Au risque, en développant « l’employabilité » de leurs équipes, de voir partir certains salariés.

    Ils le savent : leur profession est à un tournant. A trois mois de l’entrée en vigueur des nouvelles normes comptables internationales pour les sociétés cotées (*), les cabinets d’audit s’organisent comme ils peuvent pour négocier le virage. Confrontés à une avalanche de nouvelles lois et réglementations _ LSF, NRE... et aujourd’hui les IFRS _, les auditeurs, souvent pris à partie ces derniers temps, se sentent déboussolés. La mise en oeuvre du nouveau référentiel européen s’apparente, il est vrai, à une véritable révolution culturelle pour les métiers de l’audit. « On demande aux auditeurs de parler une nouvelle langue, explique Gilles Salignon, responsable des formations aux IFRS chez KPMG. C’est un vrai bouleversement au niveau de leurs habitudes de travail, puisqu’ils doivent désormais travailler avec une caisse à outils différente. »
    Avec les IFRS, les auditeurs doivent oublier bon nombre de réflexes acquis et accepter de revoir complètement leur façon de penser. Contrairement à la conception traditionnelle de la comptabilité comme « algèbre du droit » (c’est-à-dire mettant en chiffres l’analyse juridique des contrats), les nouvelles normes imposent de coller à la substance économique des transactions plutôt qu’à leur forme. « Cette analyse en substance des contrats change tout, car on introduit du " ça dépend ". Souvent, les auditeurs que nous formons craignent donc que, face à deux transactions équivalentes, on puisse prendre deux décisions différentes, raconte Christophe Marion, fondateur de Finharmony, société de formation. En formation, on leur montre pourtant que c’est un risque plus théorique que pratique : quand les opérationnels signent un contrat, ils savent bien s’il s’agit d’une location ou pas. »
    Fondées ou non, les inquiétudes des auditeurs quant à la façon d’exercer leur métier à l’avenir sont réelles. Elles font d’ailleurs craindre à certains de ne pas être à la hauteur. « On voit des experts-comptables en fin de carrière quitter la profession de manière anticipée parce qu’ils n’ont pas envie de repartir de zéro, alors que ceux qui ont décidé de s’accrocher investissent, eux, considérablement », rapporte Laurence Malès, directrice du département pédagogique chez Francis Lefebvre Formation, qui propose pour ces professionnels un cursus complet de formation de vingt-cinq jours. Le seul remède pour les cabinets consiste donc à investir massivement dans la formation de leurs troupes.

    Un chantier colossal
    C’est d’ailleurs ce que réclament de plus en plus nettement leurs clients, qui s’étonnent de ce manque d’audace de la part des auditeurs. D’autant plus qu’il est nouveau. « On est passé d’un certain laxisme à une position d’ayatollah qui démontre une certaine frilosité », affirme ainsi Maurice Nardelli, directeur administratif et financier de Dim Sara Lee France. « Les nouvelles normes font appel au jugement professionnel de l’auditeur. Il faut très précisément qualifier des opérations ou des biens. Alors, bien sûr, la formation des auditeurs est plus que nécessaire et nous comptons que les cabinets y procèdent. Pour aller plus vite et être plus efficaces. » Mais faire de la formation dans un contexte particulièrement mouvant n’est pas chose aisée, même si les DRH des cabinets d’audit n’ont bien sûr pas attendu la stabilisation des normes _ d’ailleurs toujours pas acquise _ pour entamer en interne ce chantier aussi colossal que vital.
    « Heureusement, nos collaborateurs ne découvrent pas du jour au lendemain les presque 2.000 pages que constituent les IFRS. Ce sont des normes qui ont été produites progressivement depuis vingt ans. Pour beaucoup, il faut juste actualiser ses connaissances », souligne Olivier Azières, directeur qualité chez Deloitte, pour qui former dans ce contexte, où les normes évoluent très vite, c’est aussi informer. En plus des cours, « il y a des flashs d’information toutes les semaines, des mails, des informations sur l’intranet, mais aussi de l’autoformation sur logiciels ».
    Reste qu’il n’est pas toujours simple d’imposer à la population des auditeurs ces formations internes. « Ils ont beau être experts-comptables, être très formés, il faut retourner à l’école », explique Olivier Azières. Chez Deloitte, on estime le nombre d’heures de formations consacrées à ce sujet, pour une population de 1.000 auditeurs, à près de 30.000, soit... 30 heures par auditeur ! Pas facile à caser pour ces professionnels à l’emploi du temps généralement surchargé, d’autant qu’il faut former toute la population, de haut en bas. « Les associés et les managers devront être formés à 100 % d’ici à décembre. Alors que pour les plus jeunes, la formation sera plus progressive. L’objectif est que tous les diplômés d’expertise comptable aient leur diplôme IFRS », affirme pour sa part Hubert Chanoine, responsable de la formation interne chez PricewaterhouseCoopers (PwC). « C’est une question de survie, sinon on n’existe plus », poursuit-il,, expliquant que, pour cette raison, les formations aux nouvelles normes IAS-IFRS sont « évidemment obligatoires ». Chez PwC, les auditeurs ont le choix entre deux types de formation, selon leur sensibilité et leurs préférences. Le premier correspond à une formation diplômante de deux semaines réparties sur l’année. « Elle convient particulièrement à ceux que la forme contraignante et coercitive rassure. Ce qui peut se comprendre dans des métiers aussi prenants », assure Hubert Chanoine. L’autre correspond à une forme beaucoup plus souple d’autoformation. Un programme d’« e-learning », élaboré en interne, prend au total une semaine complète. « Une forme très souple avec beaucoup de cas pratiques qui séduit ceux qui veulent s’organiser à leur guise. » En revanche, contrairement aux premiers, ceux qui ont suivi cette formation seront soumis à un test d’ici à la fin de l’année. On le voit, le pragmatisme prime.

    Une certaine hauteur de vues
    D’autre part, si la formation est bien sûr nécessaire, elle ne répond pas, à elle seule, aux nouvelles exigences posées par les IFRS. Car, le fond primant sur la forme, le nouveau référentiel implique plus que jamais le jugement de l’auditeur et requiert donc une bonne appréciation des situations, que seule l’expérience garantit. « Paradoxalement, ceux qui ont une certaine ancienneté sont souvent plus rétifs au départ face aux nouvelles normes. Or leur expérience leur permet de mieux comprendre ce qui est sous-jacent aux transactions. Ils ont donc un raisonnement très sain grâce à une réelle compréhension des affaires. A l’inverse, la seule expertise technique peut amener à se noyer dans un verre d’eau conceptuel. Hors application concrète, et prises au pied de la lettre, les normes IAS soulèvent parfois des questions quasi existentielles », analyse Christophe Marion. Par conséquent, le profil de l’auditeur recherché par les DRH devrait naturellement évoluer (voir ci-dessous). « Encore plus qu’avant, on a besoin de gens qui réfléchissent et qui soient capables de sortir de leur tour d’ivoire pour dialoguer avec les opérationnels », ajoute Christophe Marion. A l’avenir, les auditeurs auront, semble-t-il,, moins besoin de technique comptable que d’une bonne culture économique. « Il faut savoir apprécier les situations, se poser les bonnes questions, donc avoir une certaine hauteur de vues », renchérit Gilles Salignon.

    D’autres horizons
    Mais si les cabinets d’audit sont conscients que la qualité de leurs formations internes est un enjeu majeur de leur développement à terme, ils savent aussi que le risque est qu’ils renforcent un peu plus encore l’employabilité de leurs auditeurs. Lesquels pourraient, une fois formés, être tentés de partir vers d’autres horizons. « Le problème est récurrent, reconnaît Olivier Azières. La seule stratégie possible est d’essayer d’être un employeur de choix. » S’il est un vrai risque, actuellement, il est surtout que les auditeurs ne filent chez leurs clients, où les responsabilités opérationnelles peuvent s’avérer moins lourdes et où leur technicité pourrait être mieux appréciée, car les clients aussi ne lésinent pas sur leurs propres formations (voir ci-dessous) pour mieux coller à l’évolution des réglementations.
    Un transfert qui leur permettrait d’éliminer le stress intimement lié à l’évolution de leur métier. « C’est, il est vrai, un des motifs d’augmentation du turnover. Un de mes collaborateurs vient ainsi d’intégrer la " task force " IFRS d’un de nos clients. Mais le mouvement n’est pas massif et ceux qui restent ont une vraie vocation », explique Guillaume Fontaine, associé chez Ernst & Young, responsable du recrutement dans les métiers de l’audit en France. Et puis, un auditeur qui rentre chez un client, c’est aussi souvent un bon présage...

    LUCIE DELAPORTE
    (*) Le Conseil européen a adopté en juin 2002 un règlement imposant aux sociétés cotées ou faisant appel public à l’épargne de présenter leurs comptes consolidés et intermédiaires aux normes IAS-IFRS (International Accounting Standard-International Financial Reporting Standards) au 1er janvier 2005. L’exercice 2004 devra lui aussi, pour comparaison, être présenté selon les nouvelles normes.