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La lettre d'information de FinHarmony

La juste valeur

Lettre d’information n°8

La juste valeur, quel débat !

La juste valeur est sans doute à l’origine des débats les plus passionnés en matière de normes comptables. Pourtant, les positions finalement binaires (pour ou contre) ne doivent pas occulter d’autres réflexions indispensables pour que le débat se tienne sur des bases saines.

Par exemple, si le recours à la juste valeur augmente, les modèles de valorisation prennent une importance accrue. Mais sont-ils à la hauteur des attentes des utilisateurs de l’information financière ?

Autre question : la définition de la juste valeur est-elle finalisée ? Un nouveau Discussion Paper, émis par l’IASB en novembre 2006, laisse présager des modifications conceptuelles intéressantes, qui augmentent la convergence avec les normes américaines. Pourront-elles assainir le débat ?

Enfin, la juste valeur peut-elle s’appliquer à tous les postes d’actif et de passif ? De nombreuses personnes le redoutent et pensent qu’une telle évolution est inéluctable, car les normes comptables anglo-saxonnes donneraient une prééminence au bilan sur le compte de résultat. Mais est-ce vraiment le cas ?

Ce numéro de notre newsletter aborde un sujet assez conceptuel, mais qui, nous l’espérons, permettra d’alimenter votre réflexion sur ce thème fondamental.

Bonne lecture !

Etonnements

La formule de Black and Scholes : très utilisée...mais très critiquée aussi !

D’abord, on a dit que B&S surévalue systématiquement la charge à comptabiliser. En effet, la formule a été élaborée pour les marchés financiers, où les options sont négociables à tout instant. Or, les options attribuées aux salariés sont bloquées (en général 4 à 5 ans). N’est-il pas logique qu’un produit financier non négociable vaille moins que le même, négociable à tout instant ?

Ensuite, la volatilité est l’un des paramètres-clés de la formule. Or, si la notion de volatilité est simple à comprendre, la mesure en est réellement complexe. En effet, on peut observer la volatilité historique d’un titre coté, mais la volatilité passée est-elle la meilleure mesure de la volatilité à venir ? Par exemple, la volatilité mesurée sur les cinq dernières années contient l’effet de l’éclatement de la bulle internet. De nombreux experts « retraitent » donc la volatilité pour les besoins des calculs. De plus, la volatilité mesurée n’est pas la même selon l’horizon de temps retenu : volatilité quotidienne, mensuelle ou annuelle ? Là aussi l’évaluateur peut ajuster le modèle. Comment être sûr alors que les ajustements du modèle ne servent pas à piloter le résultat ?

Enfin, de façon plus fondamentale, c’est la théorie sousjacente qui est battue en brèche. Toute la puissance de la formule B&S repose sur la simplicité du modèle : la loi normale (courbe de Gauss). Si les fluctuations des marchés financiers suivent une loi normale, alors la formule est juste. Mais de nombreux événements, comme la faillite du hedge fund LTCM, dont les fondateurs étaient aussi les inventeurs de la formule, ont prouvé que les variations des marchés financiers ne sont pas « normales », mais chaotiques. Le hasard des marchés financiers n’est pas « doux », mais « sauvage », comme le dit Benoît Mandelbrodt.

Ainsi, les critiques fusent, B&S passe...

Focus

Définition de la juste valeur : vers un alignement des IFRS sur les US GAAP ?

L’application de la juste valeur en comptabilité fait l’objet d’âpres débats. Au fond, il s’agit de répondre à la question : « à quoi sert la comptabilité ? ». Si l’objectif de la comptabilité était de donner la valeur des actifs et passifs à un moment donné, alors l’emploi de la juste valeur serait justifié. Il faudrait même évaluer la totalité des actifs et des passifs à la juste valeur (« full fair value »). Mais la comptabilité ne sert pas à cela. Elle exclut même explicitement une telle technique d’évaluation des actifs et passifs, sauf en cas de liquidation de l’entreprise. En réalité, la comptabilité a plutôt vocation à traduire le résultat des opérations réalisées par l’entreprise. Dans ces conditions, le recours à la juste valeur ne peut être que marginal, comme le préconisent actuellement les IFRS et les US GAAP (voir ci-après l’article : Le mythe de la « full fair value »). D’ailleurs, le Discussion Paper ne porte pas sur l’étendue de l’application de la juste valeur.

Malgré ce recours limité à la juste valeur, nombreux sont les observateurs qui considèrent que la juste valeur est le plus important changement apporté par les IFRS. Paradoxalement, cette notion n’est pas définie dans le cadre conceptuel. Ce dernier, dans sa partie qui traite de l’évaluation des éléments des états financiers, donne quelques exemples de conventions d’évaluation (paragraphe 100). Il cite le coût historique, le coût actuel, la valeur de réalisation et la valeur actualisée, sans citer directement la juste valeur. Elle n’a donc pas l’importance conceptuelle qui lui est souvent donnée. La juste valeur est utilisée dans plusieurs normes, en particulier dans IAS 39 qui traite des instruments financiers. Elle est définie de la façon suivante : « montant pour lequel un actif pourrait être échangé, ou un passif éteint, entre des parties bien informées, consentantes, et agissant dans des conditions de concurrence normale ».

En présence d’actifs ou de passifs cotés sur un marché actif, cette définition est facile à mettre en œuvre. En revanche, lorsqu’il s’agit d’appliquer le concept à des actifs ou passifs non cotés sur un marché actif, les difficultés pratiques deviennent très importantes. Un marché actif se définit en IFRS par trois critères. D’abord, les biens échangés doivent être homogènes. C’est le cas des actions, par exemple, puisque, parmi les actions d’une entreprise, une action en vaut une autre. Mais cela ne peut pas être le cas d’un brevet ou d’une marque, qui sont par nature spécifiques. Ensuite, on doit pouvoir trouver à tout instant un acheteur et un vendeur susceptibles de réaliser une transaction. Enfin, le prix des transactions doit être public. En pratique, il n’y a donc pas beaucoup de marchés actifs. En l’absence d’un tel marché, il convient de réaliser des estimations, dont la fiabilité peut parfois remettre en cause l’intérêt même de la démarche. Les difficultés pratiques sont donc nombreuses et réelles.

Mais sur le plan conceptuel aussi, la notion nécessite qu’on y apporte quelques précisions. Par exemple, pour un passif, la définition actuelle de la juste valeur en IFRS fait référence au coût de son extinction. En fait, ce n’est pas toujours ce que les normes recommandent : selon IFRS 3 ou IAS 37 par exemple, lorsque l’on cherche à évaluer un passif, on se base sur le prix qu’il faudrait payer pour transférer ce passif et non pas pour l’éteindre. Or, ces deux montants ne sont pas forcément identiques. Le récent Discussion Paper de l’IASB propose donc que la définition de la juste valeur soit modifiée pour ne plus faire référence à l’extinction d’un passif, mais à son transfert.

De façon symétrique, pour un actif, qu’est-ce que la juste valeur ? Le projet propose que l’on considère qu’il s’agit plutôt de la valeur de sortie. Dans ce cas, les éventuels coûts de sortie devraient entrer en ligne de compte. Là aussi des précisions conceptuelles s’imposent. En effet, dans les coûts de sortie, il convient de distinguer ceux qui sont liés à l’actif et ceux qui sont liés à la transaction. Par exemple, la somme que l’on peut retirer d’une tonne de cuivre dépend du cours du cuivre, mais aussi de sa localisation et de la façon dont elle va être vendue. Elle ne vaut pas autant sur le site d’extraction au Chili que sur un marché aux métaux (frais de transport), et l’entreprise n’en retirera pas le même montant selon qu’elle vend la tonne en une seule transaction ou plusieurs.

Selon le Discussion Paper, les coûts liés à l’actif (frais de transport) devraient être pris en compte dans le calcul de la juste valeur, mais pas ceux qui sont liés à la transaction (commission de courtage), du moins tant que l’entreprise n’est pas engagée dans un type de transaction.

Ce ne sont que deux des modifications proposées dans le Discussion Paper. Elles correspondent à des précisions déjà présentes dans les US GAAP. Si elles étaient adoptées, les deux référentiels US et IFRS se rapprocheraient encore davantage.

Perspectives

Le mythe de la « full fair value »

« La juste valeur est cohérente avec une vision anglo-saxonne de la comptabilité qui donne la prééminence au bilan par rapport au compte de résultat ». Cette affirmation est souvent entendue dans les réflexions sur l’évolution actuelle de la comptabilité. Si l’on admet cette affirmation comme vraie, alors il est logique de prévoir que la juste valeur prenne une place toujours plus importante à l’avenir, et même que la juste valeur s’applique un jour à tous les postes du bilan, qui deviendrait alors « parfait ».

Pourtant l’affirmation de départ est erronée, car elle provient d’un malentendu que l’on peut résumer ainsi : les normes américaines donnent explicitement la préférence à la vision actif/passif (« asset/liability view ») par rapport à la vision charge/produit. Implicitement, les IFRS font de même. Cette préférence donnerait la prééminence au bilan.

En fait, ce n’est pas exact. En effet, lorsqu’il s’agit de définir les éléments de base (« building blocks ») de la comptabilité, deux visions sont possibles. D’un côté la vision actif/passif détermine que les éléments de base sont les actifs, les passifs et les capitaux propres (définis comme la différence entre les actifs et les passifs). Cette vision amène à définir les charges et les produits comme des variations des actifs et des passifs. L’autre vision soutient que les éléments de départ sont les charges et les produits. Dans ce cas, le bilan est la résultante des charges et des produits, mais aussi de tous les ajustements qu’il est nécessaire d’enregistrer pour les revenus et les charges en cours de constatation.

Naturellement les deux visions reviennent au même sur le plan économique. Mais sur le plan des définitions, il est beaucoup plus facile de définir les actifs et les passifs que les charges et les produits. C’est pourquoi, les normalisateurs US et IFRS ont préféré partir de ce qui est simple pour bâtir ensuite les concepts plus complexes. Cet ordre de définition est purement pratique pour les besoins de la normalisation et n’instaure pas une quelconque hiérarchie entre le bilan et le compte de résultat.

Alors, si le postulat de départ est erroné, qu’en est-il du mythe de la « full fair value » ? Probablement un bel épouvantail, qui détourne l’attention des vrais problèmes et de la vraie réflexion, pourtant si nécessaire, dans le domaine des normes comptables.

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